Descartes, ta méthode fout le camps !

J’adore les repas de famille !

Les convives ne sont pas forcément ceux qui vous agréent le plus (« on ne choisit pas sa famille » dit le proverbe) mais il se présente-là une occasion formidable de prendre la température trans-générationnelle et sociale du moment.
Pour la Saint-Sylvestre, j’ai eu droit au récit par le menu du délitement de l’enseignement secondaire avec toute l’indignation d’une mère particulièrement impliquée.
Jugez-en !

Un des rejetons du clan est en 5ème. En cours de Biologie (pardon, en SVT : Sciences et Vie de la Terre), le professeur organise dès le mois d’octobre des groupes chargés de présenter un exposé sur un thème donné.

Le garçon se retrouve alors avec CINQ autres copains à devoir produire pour le dix décembre.
Il en parle à sa mère; le sujet le laisse perplexe : « la lutte contre l’obésité » … Pensez ! Nous avons là un « grand tout maigre », mesurant à 13 ans près d’1.75m pour une quarantaine de kilos et une pointure de 41 …

Une semaine avant les vacances de la Toussaint, la mère recommande à son fils de prendre les coordonnées téléphoniques des camarades afin de prévoir des dates de travail en commun.
Au onze novembre, rien n’est fait (ni par lui ni par les autres).

Quatre semaines avant l’échéance, la mère a « un coup de sang » : comme les copains sont incapables de se donner leur numéro de téléphone, elle attrape l’annuaire, le combiné et fait la tournée des familles et convoque tout ce petit monde pour le lendemain à 17h, un mercredi.
Hélas, rares sont les parents rentrés du travail à cet horaire; les enfants présents ou les répondeurs prennent le message !
C’est court mais très étonnamment, cela fonctionne et tout s’organise.
Pour les réunions suivantes, tout se complique : « j’ai sport », « mon frère vient nous voir », quand ce n’est pas la météo qui s’en mêle (la neige s’est invitée )!

Profitant d’une nécessité administrative, la mère raconte sa contrariété au principal adjoint du Collège, au gestionnaire (qui de par ses fonctions n’y peut pas grand’chose mais compatit !) et à l’enseignante elle-même (coup de chance, elle est là ce jour-là !). Elle remet le sujet à l’ordre du jour lors du conseil de classe quelques temps après.

Il apparaît ainsi :
que le groupe de SVT est composé de trois classes de 5ème qui ne se croisent en cette unique occasion par le jeu des options et de l’équilibre des emplois du temps …
que le professeur n’a pas prêté attention à cette difficulté lors de la constitution des équipes, empêchant ainsi des temps de recherches communes en bibliothèque (pardon, en salle multimédia, ce n’est plus une bibliothèque …)
qu’aucune méthode n’est fournie pour bâtir intelligemment un exposé (fond et forme) au motif qu’ « ils sont libres dans leur présentation », qu’« ils en ont déjà fait en primaire » et que seule compte leur capacité de recherche et de développement à l’oral … Malheureusement, les exposés en Primaire constituent un exercice rarement pratiqué, et plus exceptionnellement encore accompagné une méthode pédagogique puisque là encore, seul est privilégié l’oral. Parler en public, c’est bien mais pour quel contenu ?
Enfin, coté parents, certains ont découvert l’exercice à la seule faveur du coup de fil, tandis que d’autres ont commencé à négocier la participation systématique de leur progéniture. Ce dernier point a visiblement été un point d’énervement pour l’hôtesse tant à l’encontre de la désinvolture des adultes qu’à cause du renoncement durant cette période aux activités de ses autres enfants et à la nécessité d’animer les débats pour être sûre de l’avancée des travaux de chacun, sans parler des recadrages musclés pour les moins impliqués.

Finalement, la présentation a eu lieu le 17 décembre, déplacée à cause des intempéries, avec un plan en deux parties disposant chacune de trois développements, bordées d’une introduction et d’une conclusion squelettiques. Chacun des enfants avait un thème à sa charge exclusive. Une absence de travail entrainait donc un blanc dans le devoir… Pas de pitié envers les fainéants ! Il a également fallu batailler contre le trop facile « copier-coller » d’internet, obliger tout ce petit monde à résumer puis réécrire les éléments relevés en argumentant et s’assurer de la bonne compréhension des idées et du vocabulaire. Ce ne fut pas une mince affaire !

Indépendamment du comportement des élèves, de leurs parents, de l’enseignante (« je vous donnerais votre note en janvier, madame », ma parente s’est étouffée « je n’ai pas participé, je n’ai plus rien à prouver ! ») , je demeure choquée du choix pédagogique envers la présentation d’exposés.

Je m’explique.

Durant ma scolarité, des exposés, j’en ai fait, en nombres.
Ma première fois remonte à la classe de quatrième, au collège. Il s’agissait d’une intervention en cours de Biologie, sur les champignons. Cette même année, en Français, le professeur nous initiait à la dissertation (un exercice qui semble avoir disparu des programmes).

Dans ces deux matières, nos maîtres avaient pris soin de consacrer deux heures pour nous apprendre à poser le sujet, aligner puis regrouper par thèmes les idées qui venaient. Il avait ensuite fallu dégager un plan articulé et logique. Nous avions finalement élaboré l’introduction et la conclusion : Thèse – Anti-thèse – Synthèse (pour le Français), encadrées par l’introduction du sujet en six points et la conclusion, sensée ouvrir le débat sur un autre point. A la fin du cours, nous étions totalement épuisés et avions décidément trop chaud alors que nous étions au cœur de l’hiver avec un chauffage défectueux …
Par la suite, à chaque correction, nous refaisions l’exercice, histoire de nous aguerrir.

Sans revenir sur la rengaine « de mon temps c’était mieux », je constate surtout que nous prenions le temps de former mais aussi de réfléchir, c’est à dire prendre le recul nécessaire, tourner autour du sujet, émettre des hypothèses, les éprouver, puis nous présentions quelque chose de construit, de REFLECHI.

« Réfléchi » : tout est là ! C’est le nœud du problème !
Alors que j’apprenais les subtilités du raisonnement, un vif débat agitait alors le monde de l’Education.
Il s’agissait de savoir s’il fallait privilégier le dogmatisme ou préférer le pragmatisme. En d’autres termes, certains opposaient le Cartésianisme (« forcené », évidemment pour ses détracteurs) avec sa « manie de tout classifier, au risque de se déconnecter de la pratique » ( du « dilettantisme », selon l’inclination de l’orateur) à la vision anglo-saxonne évaluant le problème, la meilleure solution, les conséquences de chaque option au seul moment où l’évènement l’exige.

Actuellement, le choix pédagogique – tant pour l’exposé de SVT que pour l’enseignement des Langues (des verbes anglais sans le célèbre « to » à la forme infinitive) de la Physique, du Français (pas de dictées surprises, pas de rédaction), de l’Histoire ou du Latin (pas de méthode pour traduire avec les fonctions des déclinaisons de chaque mots) – est désormais axé sur la pratique, le quotidien, le monde immédiat.

C’est un choix politique et culturel qui permet bien des renoncements intellectuels et financiers mais aussi citoyens.

Il reflète un manque d’ambition, un manque d’anticipation, un manque d’introspection mais aussi l’aveu d’une grande peur de certaines élites de perdre la main dans un monde qui change.

Pourquoi faut-il imposer à nos enfants de découvrir par eux-même les fondements des choses ou du monde alors que d’autres, leurs aînés, sensés les EDUQUER (les guider dans leur évolution, leur maturité, leur idéal ce qui représente bien plus que de remplir leur cerveau de connaissances professionnelles) sont passés par ces stades de découverte, disposent de réponses et d’outils à TRANSMETTRE ? N’est-ce pas « réinventer la roue » à chaque fois ?

Par un raccourci surprenant, le souvenir d’une émission consacrée à la paléontologie s’est imposé à ma mémoire. Il y était expliqué que l’Homme, devenu Sapiens, prenait le temps de former les plus jeunes aux découvertes et connaissances détenues par le clan. De la sorte, les apprentis n’avaient plus à expérimenter l’acquis du groupe et pouvaient se lancer dans d’autres innovations profitables et transmissibles au groupe.

DECOUVERTE et PROGRES semblent les maîtres-mots de l’EVOLUTION qui permet de dire à chaque génération que les sacrifices ou les efforts d’hier sont profitables aujourd’hui et permettront d’améliorer l’avenir.
Il semble que cela soit ce à quoi il nous est demandé de renoncer.
Sapiens ne serait donc plus qu’un très ordinaire Habilis, selon le talent de chacun pour lui-même.

Ce choix m’est particulièrement odieux.
Les livres qui couvrent intégralement le mur du pignon nord de ma bibliothèque n’ont pas pour unique ambition de mieux isoler mon logement !

Mamouchka.

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2 réponses à Descartes, ta méthode fout le camps !

  1. florent dit :

    Nous sommes bien d’accord, tout ceci est ubuesque.
    L’organisation d’exposés requiert des critères précis, y compris du point de vue logistique et méthodologique ; aucun n’était rempli ici, mais il s’agit hélas d’une situation banale…
    Sur le fond, les exercices de « découverte » et de « construction » par les élèves eux-mêmes ont leur justification (par exemple en sciences expérimentales où il faut interpréter et tirer des conclusions à partir d’une observation), mais ce que n’ont pas compris les formateurs actuels, c’est que, d’une part cela ne se fait pas sans un minimum de méthode préalablement expliquée, d’autre part cela doit rester limité, en simple complément des enseignements « classiques » qui doivent constituer le corps des pratiques (toujours l’histoire de la chantilly sur le gâteau…). C’est symptomatique de la tendance française à l’absolutisme : tout ou rien, incapables de nuance et d’associations harmonieuses…

  2. EvelyneD dit :

    « C’est un choix politique et culturel qui permet bien des renoncements intellectuels et financiers mais aussi citoyens.

    Il reflète un manque d’ambition, un manque d’anticipation, un manque d’introspection mais aussi l’aveu d’une grande peur de certaines élites de perdre la main dans un monde qui change. »

    Cela correspond bien aux attaques de Sarkozy contre le cartésianisme (qui n’est pas sa tasse de thé)
    « Car notre pays a beaucoup glorifié Descartes, et il est temps de réhabiliter Spinoza »
    cf ici: http://www.mediapart.fr/club/blog/laurent-mauduit/150109/sarkozy-la-main-dans-un-pot-de-confiture-de-rose

    La culture « téléréalité » quoi. Une loi par évènement « émotionnel ». L’émotion qui couvre le débat et les sujets de fond. Tout un système.

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